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Deux athlètes, Jesse Owens et Lutz Long, et leur amitié d'un soir qui défia le régime nazi en 1936 à Berlin

Berlin,un soir d’août 1936, XIèmeOlympiade.
 
Au simple énoncé de ces mots des frissons parcourent notre corps, un sentiment partagé, mêlant effroi et exploits sportifs nous revient en mémoire.
Au delà du mythe qui s’est construit au cours du XXème siècle, ces Jeux Olympiques furent le théâtre de ce qui m’apparaît aujourd’hui comme le plus grand exploit sportif jamais réalisé par le plus grand athlète de tous les temps, dans le pire contexte international que l’on puisse imaginer.
Une telle conjonction de facteurs aussi extraordinaires ne se retrouve qu’une fois dans l’Histoire, lorsque s’y ajoute une aventure humaine hors du commun, il ne reste qu’à s’incliner et se souvenir...


Lutz LONG et Jesse OWENS

Tout commence par une photo, regardez-la bien ci-dessus ... en elle même, elle se passe de commentaires.
Nous sommes le 04 août 1936, dans le stade olympique de Berlin. Depuis le 1er août, les Jeux sont ouverts et le régime en place a souhaité utiliser cette organisation à des fins de propagande.
Lors de la cérémonie d’ouverture, le ton est donné : le stade est pavoisé de «svastikas», la tristement célèbre croix gammée,et quand le chancelier Adolf Hitler pénètre dans l’enceinte 120 000 bras s'etendent pour faire le salut nazi.
Au milieu de cette folie humaine la flamme olympique apparaît, c’est la première fois qu’elle est introduite dans le cérémonial des Jeux à l’instigation du professeur Karl Diem.
Cette lueur qui éclaire le stade est la seule marque de chaleur humaine au milieu de la froidure de la cérémonie et de son idéologie destructrice. Pour mémoire, le «Horst Wessel Lied», le chant de guerre national-socialiste, sera joué 480 fois pendant les Jeux Olympiques !
Tout était conçu pour que ces Jeux marquent le triomphe du nouveau régime nazi, tout sauf la présence d’un athlète noir américain, fils de métayers et petit-fils d’esclaves qui ce jour là rencontra son destin : Jesse Owens.
Né le 12 septembre 1913 à Danville, dans l’Alabama, il quitta son Sud natal avec sa famille (11 frères et sœurs) pour chercher du travail dans les aciéries du Nord industriel. Doté de qualités athlétiques hors du commun, il développe un don naturel pour l’athlétisme dès15 ans.
La veille du 4 aôut 1936 (date de la photo ci-dessus), Jesse Owens a égalé le record olympique du 100 mètres en séries, et le soir lors de la finale, il prend un départ canon et résiste au formidable retour de son compatriote Ralph Metclafe pour l’emporter avec un mètre d’avance.
C’est la première de ses quatre médailles d’or à venir avec le saut en longueur, le 200 mètres et le relais 4X100 mètres. Seul Carl Lewis égalera cet exploit aux Jeux de Los Angeles en 1984.
Revenez en haut de page et regardez à nouveau la photo illustrant cet article : à votre gauche Lutz Long, représentant l’Allemagne, à votre droite Jesse Owens représentant les USA.
Tout l’espoir du régime national-socialiste de démontrer la supériorité de la «race aryenne» réside dans cet affrontement entre ce grand allemand blond aux yeux bleus, né à Leipzig le 27 avril 1913, et le champion de couleur, recordman du monde de la discipline, qu’il convient d’humilier.
C’est ici que la mécanique totalitaire déraille et que l’humanisme sublime du sport atteint son paroxysme :
Long s’approche d’Owens, «l’ ennemi juré», «l’homme à abattre», et vient spontanément se présenter. Owens, nerveux, conscient de l’enjeu de la lutte à venir, esquisse un sourire et la discussion démarre.
L’Allemagne nazie est encore sous le choc de la victoire de Jesse Owens la veille sur 100 mètres. Owens livre ses impressions: «J’étais ici sur la ligne de départ, dans le premier couloir, j’ai su alors que 9 années de travail allaient se jouer dans les dix secondes à venir. Regardez ce stade gigantesque avec ces milliers et ces milliers de gens, et il faut se concentrer une dernière fois...Tout d’un coup vous êtes seul. Alors vous vous repliez sur vous-même et vous n’attendez plus que le coup de feu. Je me suis baissé, mis en position, j’ai vu le sol du stade et je suis parti pour la grande course de ma vie...»
Les deux concurrents sont seuls dans un coin du sautoir, l’idéologie de haine tout autour n’est plus qu’un brouillard qui se dissipe peu à peu...
La photo en témoigne : les échanges sont amicaux et les deux athlètes sourient ! Lutz Long interpelle alors Jesse Owens: «Vous devriez être capable de vous qualifier les yeux fermés !»
Le recordman du monde sourit et Long de renchérir: «La distance de qualification n’est que de 7,15 mètres. Pourquoi ne pas faire une marque plusieurs pouces avant l’aire de saut et sauter depuis cette marque, afin que la partie soit plus équitable ?»
Jesse Owens accepte et se qualifie facilement en compagnie de Long.
La soirée s’avance et à 17h45 la finale du saut en longueur débute.
La lutte entre les deux hommes est terrible : le japonais Naoto Tajima est 3ème, l’allemand Wilhelm Leichum 4ème, l’italien Arturo Maffei 5ème (une étonnante reproduction des forces de l’Axe !). Ne restent plus que Long et Owens face à leur dernier essai dans un stade où l’hystérie raciste se déchaîne.
Long s’élance porté par la foule, il ne peut faire mieux que 7,87 mètres, mais prend la tête du concours. Jesse Owens s’arrache à son tour et retombe à 8,06 mètres, il est champion olympique.
 
Lutz Long est alors le premier à le féliciter, il tombe dans les bras de Jesse Owens devant le stade médusé. Le chancelier Adolf Hitler quitte le stade...
Pour moi, ce geste incroyable de fraternité est l’image la plus forte que le sport nous ait jamais donné. L’allemand blond qui, aux Jeux de Berlin, enlace un athlète noir dans l’antre de la bête nazie, sous les yeux du führer : c’est inouï et sublime...Jesse Owens à lui seul détruisit toute la théorie de la supériorité de la race aryenne.


Rendons aussi à la vérité historique un éclaircissement sur la remise des médailles : lors de la première journée des Jeux, le chancelier allemand avait tenu à féliciter lui-même les vainqueurs des épreuves, notamment l’allemand Hans Woelke, médaille d’or du lancer du poids. Ce geste courrouça au plus haut point le président du CIO, le comte Henri de Baillet-Latour qui estimait ces procédés contraires aux usages olympiques.
Il le fait savoir au Docteur Karl Ritter VonHalt, président de la fédération allemande d’athlétisme et membre du CIO, qui témoigne ainsi: «Je priai le comte de m’accompagner à la loge d’Hitler et là, sur un ton passablement irrité, il demanda au chancelier de s’abstenir de ces réceptions, celles-ci n’étant pas conformes au protocole olympique. Hitler s’excusa et ne reçut par la suite que les vainqueurs allemands dans un local adjacent à sa loge».
Cette intervention s’étant déroulée le 03 août 1936, ceci explique que le lendemain le chancelier allemand n’eut pas l’occasion de serrer la main du vainqueur du saut en longueur, Jesse Owens.
Voici donc l’histoire d’une photo qui m’a interpellé lorsque je suis tombé dessus au hasard de recherches sur l’olympisme. Cette amitié sportive, transcendant le simple cadre de la compétition, aussi prestigieuse soit-elle, et s’élevant tellement loin des haines épouvantables qu’elle touche au sublime, a connu un prolongement tragique : Lutz Long, dont le comportement dans ce contexte explosif nous démontre une fois de plus qu’il ne faut pas désespérer des hommes et que le sport est l’un de ces motifs d’espérance, vécut une terrible disgrâce sous la dictature nazie. Il ne revit jamais Jesse Owens après cette fameuse soirée du 04 août 1936 et trouva la mort lors de la guerre en Sicile à San Pietro Claranza en juillet 1943 (d’aucuns parlent de suicide, ce qui rajoute au tragique de son destin, mais les versions divergent).
Il laissa en guise de testament une lettre adressée à son «ami» Jesse Owens qui se termine ainsi : «Après la guerre, va en Allemagne, retrouve mon fils et parle-lui de son père. Parle-lui de l’époque où la guerre ne nous séparait pas et dis-lui que les choses peuvent être différentes entre les hommes...Ton frère. Lutz»
Que rajouter de plus?
Cet hommage du «frère Jesse» comme une réponse à la supplique de Lutz : «Vous pourriez fondre toutes les médailles et toutes les coupes que j’ai gagné. Elles ne vaudraient pas grand chose comparées à l’amitié à 24 carats que j’ai éprouvé pour Lutz Long».
Il est temps de refermer le grand livre de l’Histoire en ayant à l’esprit qu’en cette période trouble, Jesse Owens eut autant à souffrir, si ce n’est plus, des officiels américains que des nazis...
Pour l’anecdote : il dut payer de sa poche une paire de «pointes» Adidas dans un magasin de Berlin !
Plus incroyable encore, le titre d’athlète de l’année 1936 fut attribué au champion olympique «blanc» du décathlon Glenn Morris :  tristement révélateur des mentalités de l’époque...
Après les Jeux, Jesse Owens fut contraint de monnayer ses talents pour survivre, dans l’indifférence quasi générale, et il fut suspendu par sa fédération quand il s’insurgea contre ce traitement inhumain ...
Réhabilité quelques décennies plus tard, un ultime hommage lui sera rendu par le Président Gérald Ford en 1975 lors de la remise de la plus haute distinction civile aux Etats-Unis la «Médaille de la Liberté» : «Jesse Owens a réussi un exploit qu’aucun homme d’Etat, aucun journaliste, aucun général n’aurait pu réaliser : il a forcé Adolf Hitler à sortir du stade».
C’était après la finale du saut en longueur remporté par Owens devant Lutz Long ...
Qui a dit que le sport c’était la guerre?

La Tribune des Antilles, auteur inconnu.

Voir ci-dessous la vidéo où l'on peut voir Lutz Long congratuler Jesse Owens : Jesse Owens vient de remporter le titre au dernier essai, alors que Lutz Long venait de prendre la tête du concours.